Autour d’un plat : Beaujolais-mura

Après le goûter d’anniversaire, je me fis à nouveau un café et pris un livre avant de m’installer sous le kotatsu. Je me réveillerais à peu près une heure plus tard. Le café était froid et le livre était toujours posé sur le tatami à quelques centimètres de mon visage. Noriko se maquillait près du poële à kérosène et je m’extirpais de cette alcove surchauffée et allais me brosser les dents avant d’enfiler un manteau. Je lui avais promis de l’accompagner ce dimanche, à Kôenji, pour y installer quelques tableaux dans cette petite galerie où elle avait été invitée à participer à une exposition collective.

« – Bof, tu parles ! C’est vraiment un tout petit truc, juste un pan de mur dans une toute petite galerie dans une petite rue paumee de Kôenji ! »

Je lui avais répondu ce jour-là, lorsqu’elle entamait la réalisation de ces petites toiles qu’il s’agissait d’une excellente manière de ce remettre au travail après plusieurs mois d’inactivité dans ce domaine. Ce soir nous irions donc dans l’Ouest tokyoïte et Lumika irait  quant à elle au sentô avec sa grand-mère. Nous prîmes un express de la nouvelle ligne de métro, la Fukutoshin, jusqu’à Shinjuku puis la ligne Chuô, jusqu’à Kôenji. Après une heure de voyage et après avoir cherché l’endroit exact de ce lieu de rendez-vous artistique nous arrivâmes juste à temps pour l’installation qui était fixée par l’administratrice de la galerie, soit à 19 heures 30. Il est vrai que l’endroit était minuscule et, la demi douzaine d’illustrateurs présents y saturaient la place. J’essayais alors de me trouver un coin où de ma présence je ne gênerais le moins possible et n’en bougea pas. Je portais attention, de mon point d’observation privilegie, à tout ce petit monde qui, au signal de l’administratrice, se mis à déballer de son cabas ses création, lentement et en mesurant ses gestes, avec pudeur. Cette même pudeur que l’on peut ressentir lorsque l’on doit se déshabiller devant un medecin que l’on ne connait pas. C’etait donc l’heure de se déshabiller et moi, dans mes habits d’observateur étranger à tout cela et après quelques regards échangés avec Noriko, je lui fis signe que j’attendrais dans un bar des alentours que c’était mieux pour tout le monde. Elle acquiesça d’un signe de la tête. Une suite des programmes qui m’enchantait, tant ce quartier regorge de bars, de petits restaurants, d’izakaya et autres nomiya parfois originaux, oui souvent même. En sortant de la galerie, tout en finissant de fermer mon manteau et après quelques pas à peine, je m’arrêtai devant la devanture de ce troquet dont le nom mais également le décorum sonnaient italien. Si je ne me souviens plus de l’enseigne, je me souviens cependant que je m’étais réjoui de trouver un endroit qui sonnait vrai et non devant un de ces restaurants qui usent avec excès de stéréotypes presque burlesques. L’endroit m’aurait bien convenu mais il était désert et je préférais passer une heure ou deux dans un endroit un peu plus animé. Je décidai de reprendre le chemin de la gare où à l’aller, j’avais remarqué quelques places sympathiques où il devait être bon de s’installer, devant une bière et quelques petits tsumami en accompagnement. Comme dans cet izakaya par exemple, dont l’enseigne reprenait ce célèbre petit bonhomme vert, celui du pictogramme « sortie de secours » qui se fait la malle, poursuivi par des flammes ;  ce dernier qui tenait dans une de ses mains, une chope de bière à la mousse fine qui dégouline le long du verre me fit sourire, je poursuivais néanmoins mon chemin. Où celui-là, dont les yakitori qui grillaient à l’extérieur semblaient si appétissant mais l’ambiance festive qui transpirait des vitres de cet estaminet ne convenait pas à un homme seul, c’est tout du moins ce que je me disais. Tout comme pour ce pub irlandais, même s’il ne faisait aucun doute qu’à Tôkyô aussi, la « Guinness is good for you ».

Je finis par pousser la porte du Beaujolais-mura ( beaujolais-villages ) un minuscule bar à vin niché entre deux troquets de cette rue paralèlle à la ligne de chemin de fer qui fait dans l’aérien dans ces environs, la ligne Chuô.

 

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«  – Entrez, entrez … Asseyez-vous, entrez, entrez. Non ! Approchez-vous donc, trop près de la porte après plus personne ne peut entrer »

Je fus invité à m’assoir sur un des fauteuils au comptoir et m’exécutai. L’endroit paraissait encore plus étroit que depuis l’exterieur, lorsque j’essayais de deviner l’ambiance qui pouvait régner dans ce troquet en regardant à travers la vitre de la porte. J’acceptai le o-shibori que l’on me tenait et m’essuyai les mains tout en regardant autour de moi. L’endroit était si étroit que mes genoux touchaient le bar, en mettant la tête en arrière, c’est le mur que j’aurais caressé. Un couple, la quarantaine passée discutaient devant une bouteille et une assiette anglaise. Charles Aznavour y chantait « La bohème ». L’atmosphère me plaisait, j’aimais déjà ce lieu. J’envoyais un mail aà Noriko pour lui signaler mon étape.

 

 

« – Qu’ess-ce’ne voulez boire, aka-roujoublanc ? »

 

Je souris, et signalai que j’opterais volontiers pour un verre de blanc après consultation du menu. Il me fut répondu que « Ah-ah » tout était écrit sur le tableau noir, là, derrière. Le choix du vin au verre était limité, mais les prix plus que raisonnables faisait oublié ce désagrément. Côtes Roannaises, Bourgogne rouge et blanc, Margaux « Sirène de Giscours » et puis peut-être deux autres choix au plus, voilà tout. Un verre de Bourgogne blanc alors. Alors que la table-charge qui dans de très nombreux endroits se limite en une ridicule petite assiette de salade de thon-mayo, ou de kimpira-gobô ; on me servit ici six belles tranches de pains frais dans une corbeille en osier.  

La porte s’ouvrit et une jeune femme, n’ayant pas encore passée la trentaine fit son entrée. Non ! Pas trop près de la porte, parce qu’après, on ne peut plus passer.  Je la regardais enlever son manteau, l’accrocher derrière elle, à un cintre prévu à cet effet. Elle semblait intimidée et je devinais qu’elle avait certainement fait un effort, vainquant une certaine appréhension à venir seule, s’installer au comptoir du Beaujolais-Mura et y boire quelques verres de vin un dimanche soir. Elle était légèrement ronde, les cheveux décolorés, une couleur poussant presque vers le blond et légèrement bouclés. Elle portait une chemise à jabot noire ainsi qu’une jupe grise qui moulait le bas de son corps. Le tout lui donnait un petit côté aristocratique qui lui procurait beaucoup de charme. La jeune Baronne de Kôenji, commanda un verre de rouge, de Bourgogne rouge. Le patron ouvrit une nouvelle bouteille et servit la jeune fille, lui apporta une corbeille en osier garnie de six tranches de pain frais ; puis sorti une carafe à décanter dans laquelle était placée un verre à pied qui avait perdu sa base, sans doute était-ce là le fruit d’un accident. Il se servit un généreux verre de Bourgogne rouge qu’il porta à ses levres. Charles Dumont y chantait « Une femme ». Le tenancier du bar fit du bruit avec sa bouche emplie de vin, sans doute dans le but d’y séparer et d’analyser les différents bouquets, parfums et textures du divin breuvage. Il finit par s’écrier, une fois le liquide avalé, qu’il était pas mal du tout ce petit vin en fixant l’assistance qui buvait aussi, ses paroles !

 

« –  Je vais moi aussi goûter ce bourgogne rouge, à présent »

Je commandais dans la foulée, l’époisse pour accompagner mon pain et il remplit son carafon-verre-à-pieds copieusement de ce même vin.

 » – … Et vous venez d’où ? »

Je lui appris que j’étais né en Bretagne puis avait migré à Paris avant d’attérir au Japon, il me dit en souriant que lui était Normand.

« – Enfin, presque d’Aomori-ken, Ah ah ah ! »

« – Ah ah ah ! » 

Et tout le monde de pouffer de rire. Ce couple, la quarantaine passée, étaient quant à eux tous les deux vignerons dans le département de Yamanashi. Nous échangions quelques politesses. Non-non, pas Bourgogne, Bretagne et nous ne faisons pas de vin. Le charismatique tenancier du Beaujolais-Mura s’exclama qu’au Japon, on commençait à savoir faire du bon vin blanc.

 » – … Par contre, pour le rouge, c’est pas encore ça, hein ?! »

J’espérais que les vignerons de Yamanashi, ne faisaient que du blanc ! Sur une étagère, derrière le comptoir, je regardais cette photographie encadrée, ou mon patron normand posait avec Michel Troisgros, son ami nous dit-il, en se retournant et en contemplant lui aussi ses souvenirs. D’ailleurs, ce n’est pas pour rien qu’il sert des côtes roannaises a sa clientèle et qu’il va chercher chaque jour son pain au grand magasin Odakyu à Shinjuku, là où l’on trouve le pain Michel Troisgros ! Noriko finira par me rejoindre et prendra place à mes côtés, pas trop près de la porte, parce qu’après on ne … Alors qu’il était en train de réaliser une vinaigrette pour aller avec une salade qu’aurait pu commander l’un d’entre nous. Il avait placé une bouteille d’huile d’arachide sur le comptoir, tel le bar-tender d’un cocktail-bar, qui aurait exposé a la vue de son client, la bouteille de gin Tanqueray N° Ten entrant dans la composition d’un Martini. Il se lécha les doigts avec exagération, tout comme il l’avait fait lorsqu’il moulait le poivre, juste avant. Il servit Noriko de ce vin rouge, star de la soirée, de l’époisse aussi qu’elle commanda dans la foulée. La jeune fille l’imita. Maria Callas ou peut-être Magda Olivero chantait « ebben ne andro lontano » 

 

L’ambiance était détendu, du Bourgogne et de l’époisse, des conversations qui fusaient de gauche à droite et un homme qui fit son apparition, le bar était au complet. Lui aussi, avait fait le déplacement depuis Saitama jusqu’à Kôenji pour y boire un verre de « Sirène de Giscours »  ( Margaux ). De Saitama ; comme Noriko et moi et tout comme le patron qui y vit.

« – Allez, finissez vos verres tous, on va se goûter celui-ci ! » 

Et nous trinquâmes à Kôenji, à Saitama, à la Bourgogne et à la Normandie, en poussant quelques petits « aah » de satisfactions. La baronne avait les joues roses, Noriko éternuait fidèle à son habitude, lorsqu’elle boit un bon vin. Le patron s’apprêtait  à nous faire écouter du Patricia Kaas mais il était pour nous l’heure de quitter cette joyeuse assemblée que nous saluâmes.

 

Le Beaujolais-Mura à Kôenji (Minami guchi), à trois minutes de la gare. Ouvert tous les jours de 18 heures à 3 heures. Non fumeur. Petite terrasse ouverte l’été.

 

 

 

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3 Commentaires

Classé dans Autour d'un plat

3 réponses à “Autour d’un plat : Beaujolais-mura

  1. Ce qui me fait penser que j’attends avec impatience la possibilité de m’installer au comptoir de Roban, et d’attendre là les bons conseils du patron, avant de jeter mon dévolu sur l’un des plats indiqué sur l’ardoise, noyant ainsi ma « saudade » nostalgique…

    Un jour, bientôt j’espère !

    Clarence, yes we can

  2. Count me in, biatch !
    😀

  3. emi

    woa, c’est a pres de chez moi! もー、呼んでよー^^

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