Archives quotidiennes : 2009, janvier 27

Transition

 

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Normalement, le voyage aurait du durer quelques jours, une semaine au plus

 

Je crois bien que tout a commencé, à la coin-laundry  du coin, celle qui donne sur la 254 ; la deux-cinq-quatre. Oui, c’est ça à la coin-laundry du coin. Parce que l’on m’y avait envoyé assez tôt, ce 1er janvier y sécher ce linge que l’on n’étend pas sur les balcons durant OShôgatsu, parce que l’on ne fait pas de lessive à cette période ! Ce lavomatic, d’habitude si fréquenté était ce jour-là désert, pas un client ne feuilletant un magazine populaire en attendant la fin du cycle d’une lessive et donc, pas une machine ne s’activant à nettoyer avec l’aide d’enzymes sur-actifs, des taches rebelles et bien sûr, pas une seule odeur océane ou printannière ne s’échappant des tambours. Il y régnait un silence profond et froid ; seul un poste de télévision accroché au plafond, dont les rires et les applaudissement qui en sortaient à fréquences régulières, résonnaient dans cette salle des machines désertée. Il s’agissait d’une de ces émissions très suivies du matin, un chroniqueur passait en revue le passage à la nouvelle année à travers le monde. On y voyait des gens en liesses, qui s’embrassaient, qui trinquaient, qui dansaient ou qui se souhaitaient tout un tas de trucs. Moi je regardais la machine à sécher le linge et son grand tambour qui venait de démarrer aussitôt apres que j’y avais introduit les 200 yen nécessaires à secher ma lessive humide. D’abord, lentement, puis de plus en plus vite. Je regardais le hublot du sèche-linge et 2009 qui s’y reflétait … Oui, 14 kg de 2009 m’étaient alors offert en programme !

Je ne saurais comment l’expliquer, ni ne saurais trouver les mots qu’il faut pour décrire au mieux la situation mais je crois bien que c’est a partir de ce moment là, que j’ai basculé dans l’autre monde.   

 

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Bien sûr, au début, je n’étais pas seul, mes contemporains aussi m’avaient accompagné et nous vivions alors tous au même moment dans ce même univers ; bien que je doute fortement que tout ce monde avait comme moi fixé durant 200 yen, des tambours de lavomatic, nous étions bien tous dans le même monde, rien d’anormal puisque nous étions tous plongé dans O-shôgatsu, le pays où tout est calme. Ce pays qui n’est pas un monde parallèle mais une coupure, une pause, un break, une halte près d’une source d’eau fraîche durant l’ascension d’une montagne boisée, une chaise posée dans une cage d’escalier au niveau du troisième étage, un parking d’autoroute sans station-essence ni cafétéria … O-Shôgatsu.
 

Alors j’ai observé cette semaine où tout ne ressemble à ce quotidien pourtant si familier. Une seule machine à secher le linge travaille dans la coin-laundry au bord de la 254. Un seul chariot traverse les allées du supermarché voisin. Les pas d’une seule personne résonne dans les rues, froides et vides.

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Seul un incessant ballet de super-cub rouges vient briser cet endormissement général ; des dizaines et des dizaines de ces petites motos se croisant, pilotés par des hommes aux visages graves car pressés par le temps ;  s’arrêtant ici puis là, dix mètres plus loin et y déposer des liasses de cartes dans les boîtes aux lettres, de petits paquets rassemblés par un élastique. La plupart du temps, des images du passé souhaitant l’année a venir. Le mariage du cousin, la naissance du petit, la maison neuve où l’on vient d’emménager, le voyage à Hawaii et puis, et puis, ce sont aussi des milliers de petites vaches qui seront ainsi distribuées par ces 51 cm². Des vaches sérieuses aux traits réalistes, des vaches sympathiques, des vaches rigolotes portant des lunettes de soleil, des vaches faisant du snow-board à Gala,  …  Au bruit particulier du moteur, se joint celui du pieds s’activant sur la pédale du changement de vitesse ; 3, 2, 1, point mort. L’activité finira lentement par décroître, de moins en moins de petites vaches reliées par des élastiques à distribuer. C’est le signal. L’annonce qu’il est alors temps de retrouver le quotidien, le retour à la normale, de retrouver son univers habituel. 

 

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Le tambour de la machine à secher le linge a alors cessé de tourner. Les Shinkansen finissent de ramener les derniers urbains de leur pélerinage annuel, ces voyages que l’on fait pour fouler quelques jours la terre de ses ancêtres et pour y respirer l’air de son histoire. Il n’y a plus de petites vaches a distribuer ; les costumes et les uniformes retrouvent leurs proprietaires au pressing et tout reprend son cours. Tous on rejoint le monde normal après une semaine de vide. J’ai ôté les vêtements secs de la machine, les ai plié et rangé dans leur panier ; quelques-uns étaient encore humide, j’ai inséré 100 yen pour finir  de les sécher. Même joueur play again. J’ai donc regardé la suite du programme, 2009 qui se refletait dans le tambour de la machine à sécher le linge.   

 

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Mais je suis aussi resté dans l’univers de O-Shôgatsu alors que j’aurais du en sortir comme l’avait fait mes contemporains. Le tambour de la machine à sécher le linge tournait à présent à plein regime ; la serviette de toilette, le T-shirt de la petite, celui avec des clowns imprimés dessus, et ce sweat-shirt en coton que je porte souvent dans la maison l’hiver, s’entrechoquaient dans le rouleau en inox. La coin-laundry devait dorénavant y connaître l’affluence des jours normaux, peut-être même qu’il y avait foule, après plusieurs jours sans lessives. Des clients qui y feuillettent des magazines de l’an dernier, d’autres qui y regardent la télévision qui est accrochée au plafond, des senteurs printanière et océane qui elles aussi s’entrechoquent, des gens qui viennent récupérer leur linge après une course dans les environs. 

Tout cela, je ne le voyais pas mais je le comprenais et je le sentais, je le savais parce que j’avais jusqu’alors toujours su entrer et sortir de ce monde avec les autres, sans même y faire attention et sans me poser de questions. Et il me fallait sortir de ce vide et retrouver l’agitation auquel j’avais droit et auquel j’étais attaché. Sortir du néant, au plus vite en trouvant la porte de sortie. Pour cela, il me fallait écrire un truc et le publier dans ce journal mais pas n’importe quoi, il me fallait un billet de transition, un véritable intercalaire entre avant et maintenant. Il n’était  pas question d’aller se promener dans les montagnes avoisinantes ou d’évoquer les caprices du temps, pourtant bien pratique dans toutes circonstances que de parler méteo. Je ne pouvais pas non plus me contenter de remplir mon verre Sailor Moon d’une bière de saison ou de partager un suki-yaki, une nomikai, un blendo dans un café kitch du centre de la capitale. Je ne pouvais pas faire du Tokyoites sur banquettes non plus …

 

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De toutes façons, ils avaient viré les banquettes !

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Et puis, au bout de ce couloir, une lumière blanche aveuglante m’attirait, je venais de trouver la porte de sortie, … 

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Classé dans Petit Quotidien Nippon