Nakamura, Shimada puis Iseki

 

 

 » – Prend garde à toi Roban, à la fin du mois je ne serais plus là et tu deviendras à ton tour leur souffre-douleur. « 

Il tira alors à trois reprises sur sa Seven Star. Trois rapides mais grosses bouffées tout en fixant en silence l’extrêmité de sa cigarette qui en se consumant formait une longue carotte rougeoyante puis il quitta l’espace fumeur de l’immeuble sans attendre un quelconque commentaire de ma part. Qu’aurais-je bien pu d’ailleurs lui répondre ?

Il y venait régulierement dans la journée dans ce local qui n’était en fait que le local à poubelles dans lequel on avait déposé un seau de couleur rouge sur un petit tabouret en guise de cendrier. Cela était fort pratique pour Nakamura de pouvoir venir fumer non loin du dépot des ordures qui devenait de ce fait le meilleur alibi qui soit. Ces petits instants volés, lui permettaient certainnement de pouvoir a nouveau encaisser les « coups », de respirer quelques minutes, « avant d’y retourner ». Je pense que l’on puisse dire que Nakamura était persécuté en permanence sur son lieu de travail ; du matin au soir, de l’instant ou il embauchait a 10h30 au soir a la fin de son service peu après 22h30. Il était sans cesse surveillé, ses faits et gestes examinés, épiés a chaque instant et plus particulièrement lorsqu’il avait une tâche a éxécuter. Aussi, à la moindre erreur, Toyoda surgissait de nulle part et il en sortait de sa bouche, un flot d’injures sans discontinué. C’est dans ces moments là que l’on voyait le front de Nakamura perler de mille gouttes. Nakamura avait 35 ans mais il en faisait bien dix de plus. Il avait une tête un peu particulière ; une grosse tête en forme de triangle ; une coupe de cheveux à l’ancienne avec une grande raie qui semblait départager les deux hémisphères de son cerveau. En voyant le personnage, on ne pouvait s’empêcher de penser a ces dessins de caricatures que l’on croque sur les places des lieux touristiques.

 » – Roban, tu n’as pas remarque comme Nakamura sent mauvais ? « 

J’avais répondu à Endo que non, je n’avais pas remarqué ce détail. Bien sûr que je l’avais remarqué et j’imaginais bien que la cause en venait du stress qu’il subissait continuellement. Je ne voulais simplement pas participer a ces mesquineries quotidiennes.

Toyoda vient de fêter ses 28 ans. Il est le manager, le maître du bureau de Shinjuku et cela, meme lorsque le président est dans les murs. Ce dernier lui laissant une totale liberté de management. Toyoda est grand et maigre, plutôt bel homme si l’on en croit les rares femmes qui travaillent dans l’entreprise. D’ailleurs, il attache une attention toute particulière à son apparence et comme il le dit, trouve la force après le travail d’entretenir son corps en faisant des étirements, des pompes et toute une série d’exercices musculatoires. C’est un jeune homme solitaire qui vit seul, sans compagne et sans ami aussi. Dans l’entreprise, Toyoda est craint mais il est surtout détesté et Je devine dans les yeux de mes collègues des envies de meurtres. Les premiers jours où j’avais fait mon apparition dans la boîte, j’avais également détesté ce type et j’espérais alors que l’on m’envoie a Ginza, dans cette nouvelle filliale du groupe avec une partie de l’équipe nominée. Il n’en fut rien, tout du moins pas dans un premier temps. Je n’aimais pas cet être sadique qui donnait l’impression de prendre tous les autres pour de profonds demeurés. Cela était accentué par sa grande taille qui lui permettait de regarder tout un chacun de nous de haut. Ca a été immédiat, lors de la petite formation de base qu’il me dispensa. Le débit de ses mots étaient rapides, des mots qu’il machait même tout en employant un vocabulaire compliqué.

 » – Tu ne prends pas de notes ? « 

Finit-il par me demander après cette longue tirade de mots et de phrases qui couraient le 100 m haies.

 » – Non ! Je ne prends pas de notes M. Toyoda. J’en prendrais lorsque cela s’avèrera nécessaire. Pour l’instant il ne s’agit que de tâches routinières qui rentreront facilement après les avoir exécuté au moins une fois. Si je prenais des notes, cela ne voudrait-il pas dire que je ne comprends pas grand chose au travail à effectuer ? « 

Mon insolence aurait pu, aurait du, me donner quelques petits soucis d’intégration mais je crois bien que j’avais destabilisé, sans l’avoir cherché, mon formateur. Cela me fait penser à ces premiers jours où je vendais du fromage dans ce grand magasin de Saitama. Ma formatrice de l’époque m’avait crié dessus comme quoi, je mettais trop de temps à emballer ces cubes de cream cheese, que pour chaque cube, je devais mettre au plus, 15 secondes. Apres quoi, en utilisant un ton « maternel » me demanda si elle faisait peur ! Je lui avais alors répondu que « non-non, elle ne faisait pas peur, qu’elle etait juste hystérique et que si elle continuait de la sorte, Roban, c’est sayonara qu’il dirait ! » J’avais eu par la suite, une paix royale.

Toyoda me regarda droit dans les yeux, certainement un peu énervé.

« – Ok-ok, on verra ! « 

Puis demanda à Nakamura de m’expliquer tout en détail ou plutôt, ordonna à Nakamura de finir la formation. J’avais alors de la compassion pour ce type brime et harcele par notre manager mais je me rendis compte que mon nouveau collegue allait reproduire avec moi, ce qu’il subissait a longueur de journee avec son tyran. Il ne m’expliquait pas le travail, il m’ordonnait l’execution de taches les plus ingrates qu’ils soient.

 » – Roban, qu’est-ce qu’il t’a dit Nakamura ? « 

« – Je n’ai pas tres bien compris ce qu’il m’a dit « 

 » – Ne t’inquiete pas, ici, personne ne comprends ce qu’il dit celui-la ! « 

Endo m’avait surpris soupirer fort devant Nakamura. Ce genre de soupir que l’on fait lorsque l’on est énervé après quelqu’un. Nakamura était en fait, comme ces enfants battus qui une fois parents, reproduisent exactement les mêmes schémas d’éducation qu’ils vécurent. Nakamura cherchait à reproduire avec le petit nouveau que j’étais, l’attitude de Toyoda. Je ne l’avais pas dit à Endo qui ne se génait pas non plus pour aboyer sur lui. Je ne me rebellerai pas non plus sur mon senpai, il avait sa dose quotidienne, je n’allais pas en rajouter. Nakamura était un être faible à la triste existence, point.

Il y eu par la suite, d’autres chocs avec Toyoda comme celle de « la prise de notes » mais au lieu de me porter préjudice, cela accèlera mon intégration et réussit à me faire respecter au sein de l’entreprise.

Nakamura quitta les lieux a la fin de son préavis comme cela avait été convenu. Il avait été licencié, je ne sais pas exactement pour quelles raisons mais je pense que cela était préférable pour lui de quitter ces lieux et de retrouver sa « liberté ». J’espère seulement qu’il aura réussi a trouver un emploi plus confortable. Après son départ, je repris une partie du travail qui lui incombait mais pas celui de souffre douleur. On pouvait encore, quelques temps après, entendre des moqueries sur son compte. Quelqu’un s’était demandé si le forcené d’Akihabara qui avait foncé sur la foule à l’aide d’un poids lourd puis qui était descendu sur la chaussée poignarder sept personnes, n’était pas Nakamura. Cela ne m’avait pas fait rire, mes collègues, oui, beaucoup.

 » – Enchanté, je m’appelle Shimada « 

 » – Himada-san ? Enchanté moi c’est Roban « 

Toyoda explosa de rire, la nouvelle recrue avait un problème de locution et ne parvenait pas à prononcer correctement le son « Sh ». A chaque fois qu’un mot comportait le son « sh », il se formait sur son visage une sorte de petit rictus du à la contraction de ses lèvres. Shimada était tout comme Nakamura, agé de 35 ans mais en paraissait dix de moins. Je m’étais gentiement moqué de ses chemises a carreaux qui ressemblaient beaucoup à celles que portent les employés de Tokyo-Metro. Toyoda, lui reprenait mon erreur et parlait de Himada en imitant son rictus, parfois presque devant l’intéressé en personne.

Il fallait se rendre à l’évidence, Shimada était certes très sympathique mais il ne semblait vraiment pas doué pour le travail, bien qu’il prenait soin de tout noter sur un calepin, ce qui parfois lui donnait des petits airs d’inspecteurs de police ; d’ailleurs, il ressemblait beaucoup a Columbo, de 20 ans plus jeune. Shimada devait fournir des efforts considérables pour mener à bien le travail qui lui était demandé. Malgré tant d’énergie déployé, il ne parvenait toujours pas à assimiler le travail et ce, même au bout de deux mois après s’être présenté à nous. Shimada était toujours ce petit nouveau à qui il fallait sans cesse tout expliquer, à qui il fallait dresser des listes afin d’éviter de facheux oublis, après qui, il fallait passer derrière pour contrôler le travail. Ce qui, bien sûr, provoquait d’énormes colères de qui on sait.

 » – Shimaaaaada ! Où est-il encore allé celui-là ?  » 

Pouvait on alors entendre a longueur de journee dans les couloirs.

 » – Il fume en secret au meme endroit que le faisait Nakamura, je le sais « 

Répliquait Endo, en pouffant de rire.

 » – Roban, Shimada il n’y arrive pas, il n’y arrivera jamais … Hein !? « 

Bien que la phrase d’Endo était tournée à l’interrogative, cela était en fait une affirmation qui n’attendait plus que mon approbation. Je craignais fortement que se mette en place un « Shimada-bashing » et qu’il lui arrive le meme sort qu’à Nakamura. Quel emploi nouveau aurait-il bien pu trouver ? Il aimait le surf et un peu trop le whisky, difficile d’en faire carrière.

 » – Il est pratique ! Oui, Shimada est pratique « 

Avais-je un jour déclaré afin de mettre fin a une énième plainte collective. Et, c’était vrai qu’il était pratique. C’est Shimada qui passait la serpillère, qui apportait le thé aux clients ou qui restait tard pour finir un travail.

Je fus finallement envoyé a Ginza, cela émanait du président qui souhaitait que je m’occupe des clients étrangers beaucoup plus presents à Ginza qu’à Shinjuku.

 » – Alors comme ca, Shimada est pratique ? « 

Ma petite phrase avait pris la ligne de metro Marunouchi me précédant ainsi. Le manager des lieux ponctua d’une petite tape amicale son message de bienvenue. J’en profiterai alors pour évoquer le cas Shimada avec lui. Je lui expliquait qu’en le menageant et qu’en y allant doucement avec lui, il pourrait sans doute y arriver. Mon nouveau manager, qui ne porte pas Toyoda dans son coeur acquiessait. Les jours passaient, j’avais retrouvé Ginza que j’avais quitté quelques mois auparavant lorsque je travaillais dans ce grand magasin. Je repensais a Mori et Naito, véritables promoteurs du quartier. J’avais de temps en temps des echos de ce qui se passait a Shinjuku, notament lors de réunions ou j’y rencontrais d’anciens collègues.

 » – Avant-hier, il l’a frappé a la tête avec un dévidoir de ruban adhésif et hier, c’est avec un carton de photocopies A4 qu’il lui a porté un coup. Depuis que tu es partis, l’ambiance s’est déterioré, déjà que … « 

Quelques jours suivirent et j’appris à la fin de mon service que j’étais à nouveau rappelé à Shinjuku.

«  – Toyoda est triste sans toi, a partir de demain tu retournes là-bas, il nous a fait tout un pataquès « 

Le manager m’expliquait alors que Shimada, irait quant a lui à Ginza et qu’en le prenant en douceur, il arriverait a en tirer quelque chose.

 » -Ah ! Et puis, Iseki ira aussi a Shinjuku avec toi, tu verras, Iseki est très … Pratique « 

 

 » – Isekiiiiii ! Ou est-il encore passé celui-là ? 

Depuis deux semaines, un nouveau nom circule dans les couloirs avec la même intonation.

 » – Iseki, il fume une cigarette au local a poubelle, comme le faisait Shimada avant, je le sais !

Non, Iseki était cette fois-là aux toilettes, Toyoda s’entrediendra quelques peu avec lui puis se retournera vers moi et sans faire attention à Iseki, mimera de ses deux mains, mille gouttes de sueurs perlant le long de son front. Je regardai Toyoda en secouant la tête.

 » – Toyoda, tu sais ce que tu es ? Un sadique ! « 

 » – Oui, Toyoda est sadique, Toyoda est mechant … Mais, regarde les tous, ils sont faineants, ne savent prendre aucune initiative, ne cherchent pas a reflechir, repetent les memes erreurs et c’est comme ca, ou que l’on aille au Japon. Tu en as deja vecu quelques unes d’experiences dans des entreprises japonaises, tu sais de quoi je parle non ?  »  

 » – Et puis, ils prennent tous des notes mais sont capables de rien ! … « 

 

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9 Commentaires

Classé dans Department Story et autre

9 réponses à “Nakamura, Shimada puis Iseki

  1. lolo

    Avec SupaRoban dans le rôle de Yoshimune. Une magnifique trame pour un épisode de Abarembo Shogun.

    Un billet fort, sur le fond et la forme, d’une exceptionnelle qualité qui – si je puis me permettre – manquait cruellement ces derniers temps sur le PQN…

    Arigatogozaimashita, Roban-sama !

  2. emi

    Waa, on dirait que c’est un episode de  » wataru seken ha oni bakari (..difficile a traduire en francais ce titre..^^ 😉 » ロバンさんカッコいい!
    Mais comme t’a dit, ou que l’on aille, il y a qqn qui abuse de son  » petit « pouvoir..c’est a cause de nous Japonais n’avaient pas de courage de couper le cou de notre Roi, comme vous Francais ? (haha, blague de mauvais gout..)
    mm ? Go Kato(la derniere photo), je crois qu’il joue Oooka-Echizen(大岡越前..woa, triple O ! ^^) ? non ?

  3. yosh'

    ya pas à dire, tu as la fibre, et je n’en ai pas laissé une miette !

  4. Merci beaucoup Lolo pour ce commentaire. Je sais bien que ces derniers temps, il n’y avait pas de quoi se passionner a la lecture de ce journal ( Y en a t-il deja eu au moins ? ) Le manque de temps et d’envie et la crainte de laisser mourrir ce journal si on ne poste pas au moins regulierement un petit truc, font que je n’arrive pas toujours a etre a la haureur de ce que j’aimerais pouvoir faire.

    Emi, je serais bien incapable de te donner le moindre nom d’acteur et titre de film qui m’ont aide a illustrer ce billet (merci a Youtube) je ne suis pas super fan de « Jidai geki » mais on dirait que Lolo y connait un rayon !

    Merci a toi aussi Yosh mais en relisant ce billet, je m’apercois que j’ai laisse trainer plein de fautes d’orthographes et puis d’autres trucs qui ne me plaisent pas … Jamais content !

    Merci.

  5. lolo

    Abarenbo Shogun est pour moi synonyme de sieste digestive de début d’après midi (je suis très oisif durant mes Petits Quotidiens Nippons). Pour cette raison, c’est vrai que je suis tout à fait client de cette série en particulier, mais je suis loin d’être spécialiste du genre.

    […] ces derniers temps, il n’y avait pas de quoi se passionner a la lecture de ce journal […]

    Je n’ai pas dit ça ! Et tu sais comment ils sont les internautes : ils en veulent toujours plus, sans jamais rien payer… Merci – sincèrement – pour ton blog… et merci pour tes mercis… hein ?…

  6. bern

    C’était génial, ce billet! L’ai lu de bout en bout, skotché à l’écran. C’est tellement bien écrit, bien senti, si humain, que je me suis cru dans un des mes romans préférés de mes écrivains japs préférés! En plus, les illus sont vraiment super bien choisies. De grâce, continuez comme cela. Votre blog est décidément précieux.

  7. yosh'

    c’est le mot Bern, ce blog est précieux ^^

  8. oui super article, qu’il faut avoir le courage d’ecrire, moi j’ai trop de retenu a dire quand ca va pas …
    continue ton blog !!!

  9. lolo

    Je m’en fout qu’il arrête d’écrire son blog, Suparoban : moi je reprend ses vieux billets et je les recopie sur un cahier propre en adaptant dans le contexte temporel de 2010… Ce qui m’inspire le commentaire suivant :

    A propos de « Nakamura », Fujita Makoto est décédé hier. Je l’avais découvert, tardivement, dans le revival de la série « Hissatsu Shigotonin » (ver. 2007/2009), où il tenait toujours son rôle de Nakamura. Il n’était pas spécialement bon acteur et ne brillait pas non plus dans les combats à l’épée qu’on apprécie généralement rencontrer dans les séries de Jidaigeki, mais il se trouvait être étrangement attachant avec son air résolument cabotin et sa décontraction. Physiquement d’une beauté discutable, on ne pouvait pourtant pas lui nier un charme indéfinissable que les signes de la vieillesse ont trouvé bon d’accentuer. A n’en pas douter, toute une génération de « Makoto » lui doivent leur prénom…


    Sayonara Sazanka

    Moi, tout ça me donne envie de me faire une petite série de rattrapage « Fujita Makoto »…

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